samedi 26 mars 2011

Le soleil se lèvera (quoi qu'il arrive)

(...)
La fraîcheur de la nuit se fait enfin sentir à travers la fenêtre ouverte, même si l'inévitable moustiquaire nous prive hélas des caresses des rares courants d'air.
Le bain de minuit nous a tout de même suffisamment rafraîchis pour rendre délicieux notre endormissement enlacé.
Sarah est blottie entre nous deux. 
Mon ventre épouse son dos et l'on s'emprisonne les cuisses.
Je mets du temps à distinguer nos silhouettes à peine éclairée par la lumière faiblarde du seul lampadaire du hameau, avant de replonger dans son cou et fermer les yeux.
La mélodie de la châtaigneraie qui nous entoure finit de nous bercer... Les scintillements sonores des grillons et autres bestioles des Cévennes vont bientôt servir de toile de fond sonores à nos jolis rêves.

On pourrait dormir pendant une éternité dans ce joli contexte. C'est sans compter sur l’appétit de nos corps, qui, manifestement requinqués par cette phase de repos, se remettent en éveil, jusqu'à nous extirper de rêves pourtant bien confortables.
Qui, de ma verge déployée et gonflée de désir, ou de son entrecuisse chaude et humide, ondulant à fleur de ma peau comme une bouche gourmande, a mis l'autre en émoi? Je ne sais, mais voilà que l'excitation finit de gagner toutes les parties de nos corps au point de nous retourner pour accoler nos bouches et mélanger nos langues.
Nous faisons l'amour sous la complicité bienveillante du musicien, qui va et vient entre son sommeil et nos ébats, en nous prodiguant quelques caresses indifférenciées, comme pour accompagner nos jouissances.
Tandis que l'orgasme voudrait nous replonger encore plus confortablement dans le sommeil, quelques chuchotements avec Sarah nous maintiennent en éveil.
- Et si on allait faire un tour sur la terrasse pour regarder les étoiles?

Nous nous asseyons sur les lauzes encore tièdes de la terrasse et regardons la vallée face à nous. Il y a des millions d'étoiles dans le ciel, auxquelles répondent quelques constellations d'étoiles de terre, perchées ça et là à flanc de colline : elles émanent des hameaux escarpés comme le notre.
De la poche de son gilet de laine, qui recouvre en vain son corps nu, Sarah sort de quoi embraser un petit bout de résine parfumée qui finira de faire virevolter nos esprits dans de bien agréables et infinitésimales tergiversations philosophiques. 
- J'ai rencontré Yorghis à Chypre, je savais qu'il te plairait...
- C'est gentil, tu me l'as ramené en cadeau? Tu avais planifié cette initiation ?!!!
- C'était pour lui faire un cadeau à lui aussi... Il préfère les hommes...
- Ah ? Et vous êtes en couple quand même?
- Disons qu'on fait la route ensemble, on est très complices et on partage beaucoup de choses !
- Oui vous partagez des friandises de passage... Mais pourquoi moi? Tu m'avais affirmé que notre amitié ne devait plus jamais s'imprégner de la moindre ambiguïté ! 
- On grandit, et les barrières dont on avait besoin hier n'ont plus de sens aujourd'hui. Je sais que tu as fait le deuil de notre relation, n'est-ce pas? On a grandi et ne me dis pas que la fusion de nos corps pourrait être de nature à rallumer le petit feu qui te consumait autrefois, hein? 
- Non bien sûr, enfin je pense...
- De toute façon, la meilleure façon de se protéger, c'est de faire tomber chaque barrière, l'une après l'autre. Tu verras...
- Euh je ne suis pas sûr de bien te suivre...
- Nous sommes sur la route car nous avons décidé d'aller jusqu'au bout de notre liberté. Aucune barrière ne nous résiste. Et on ne s'est jamais sentis aussi invulnérables finalement. Nous avons renoncé à la sécurité confortable pour choisir la liberté responsable. Et nous nous en portons que mieux : on réalise que les barrières que l'on s'est érigées pour notre sécurité ne nous protègent de pas grand chose et nous privent par contre de presque tout !
Nous détenons la richesse suprême. Nous ne possédons rien, mais tout nous appartient !
- Oui, enfin, c'est une vue de l'esprit.
- C'est plus que ça. Regarde l'humanité. Elle change en apparence mais dans le fond elle n'a plus bougé depuis l'époque des châteaux-forts. Les châteaux-forts n'ont pas disparu, ils ont juste pris d'autres formes. Car les humains n'ont rien su imaginer d'autre pour essayer de vivre sans guerre. Une fois qu'ils se sont partagés le monde et qu'ils sont devenus le petit propriétaire de quelque chose, ils se sont murés dedans.
Les humains ont fait de la propriété privée un horizon indépassable : chacun son petit pré carré et tout le monde sera content.
Il suffit juste de regarder un peu les gens pour mesurer que ce n'est pas le cas. Vous passez votre temps à tenter de protéger votre pré carré qu'à en profiter réellement. Tout ça parce que vous ne concevez que la jouissance exclusive et que vous ne savez pas partager.
- Oui c'est un peu pareil dans notre relation à l'amour...
- C'est comme si l'humanité en était encore qu'au stade de l'enfance. Dans cette phase où l'enfant ne veut pas lâcher son jouet et passe son temps à surveiller que les autres ne lui piquent pas. Cette phase où l'enfant n'a pas encore compris qu'en partageant tous ses jouets, ça ne dégénérera pas plus en pugilat et tout le monde s'amusera beaucoup plus.
- C'est possible, dis je en rigolant.

La lueur qui commence à s'intensifier sur une bonne partie du ciel nous indique qu'il est quatre heures bien passées. Mais au lieu de nous inviter à retourner dormir, cette lueur nous attire à elle : nous décidons de monter sur la crête de Mouzoulès pour assister au lever du soleil.

En chemin nous longeons le torrent du Coudoulous, dont les jolies marmites naturelles nous accueillaient dans notre jeunesse, pour des bains de rêves (malgré son eau plus que froide).
Tout en marchant, bercé par la clameur de ce cours d'eau, je me laisse entrainer dans les souvenirs les plus brûlants. Sarah avait coutume de se baigner en tee-shirt et culotte, et son impudeur m'émerveillait à un degré que je ne connaissais pas jusque là. Puis le jeu des transparences a laissé la place à sa nudité totale, au fur et à mesure que l'été avait rapproché nos cœurs et nos corps, sur les chauds monolithes ronds et polis que le torrent peinait à rafraichir...
Ces résurgences du passé me mettent en proie au désir et bientôt le présent s'en mêle. Dans la pénombre qui s'atténue je commence à distinguer de plus en plus distinctement le bas des fesses de Sarah, que son gilet découvre furtivement à chacun de ses pas devant moi. Ces fesses rondes et douces que je meurs d'envie de couvrir de bisous, là, maintenant.
Plus que jamais je prends conscience que je joue avec le feu. Et si ce désir si brûlant se mettait à réactiver la passion qui m'avait réduit en miette toutes ces années auparavant. Nous marchons vers le soleil, mais ne risque-je pas de finir à nouveau comme Icare ? Ne devrais-je pas enfin faire demi-tour?
Alors que je commence à me débattre dans les tentacules d'un choix cornélien, les paroles de Sarah me reviennent, comme une bouée salutaire jetée à un naufragé.
"Arrêtons de choisir ! Concilions ! Choisir , c'est exclure, concilier, c'est inclure !
Bannissons le "ou", et réhabilitons le "et". La vie est courte et l'humain n'est pas en sucre. Ne nous empêchons pas de vivre les choses, faisons en sorte que les choses qu'on vie s'enchainent au mieux !
"

Alors, conscient que j'ai pu jusqu'ici enchainer les extases et les chagrins, les deuils et les résurrections, les ruptures et les réconciliations, et que je suis encore en vie et toujours envie, je prend la main de Sarah tandis qu'on atteint le sommet de la crête.

Allongée sur l'herbe tendre, que le soleil et le vent de ce début d'été n'ont pas encore fait faner, elle ouvre son gilet pour mieux m'accueillir.
Insatiable aventurier de son corps, gourmand de sa peau, de ses seins, de ses fesses, explorateur goulu de sa toison, je la rejoins au plus profond d'elle-même. Et heureux, nous contemplons le paysage à l'unisson, en attendant le soleil...














6 commentaire(s):

  1. En effet bannissons le "et" mais cela risque d'être compliqué, et les complications à la longue risquent d'user le plus fervent optimisme !

    RépondreSupprimer
  2. merci pour cette jolie histoire que j'ai lu tard...et qui m'a entrainé vers le doux rêve d'une société enfin évoluée

    RépondreSupprimer
  3. J'aime tes chroniques cévenoles. A te lire, je sens la chaleur des pierres sous mes pieds, avec de proche en proche quelques morceaux de basaltes brûlants, la fraîcheur des marmites où il fait bon s'abandonner et la torpeur des terrasses sous le cagnard... Mes envies d'un petit pré carré là-bas se réveillent.
    Ah, je me glisserai bien sous ta terrasse !
    Et Jethro tull, en prime, tu nous gâtes.

    RépondreSupprimer
  4. @Gicerilla : ah mais m'avez-vous lu attentivement ou bien n'aviez-vous pas les yeux en face des trous ce matin? C'est le "ou" qu'il faut bannir, pas le "et" !!! :-) Il s'agit de ne plus trancher entre la poire et le dessert : sans pour autant se farcir un consensus mou comme un flan qui ménagerait la chèvre et le chou, on peut imaginer ne plus avoir à choisir la figue OU le raisin, mais bien se taper à la fois son amie figue ET son ami raisin...
    (Quant à l'optimisme, vu la fragilité du votre qui transparait dans ce propos, s'il s'use, ça ne changera pas grand chose ! :-)

    @Dita : il va falloir sans doute en enchainer un paquet de rêves avant de voir quelques frémissements dans la vie réelle :-)

    @Estef: oui, le vécu souvent nous réclame de se revivre une seconde fois...

    RépondreSupprimer
  5. aaah ! Merci, je n'avais pas encore lu celui là...
    Ca réveille mon Moi de l'après midi, celui qui partage et qui va bien !:)
    j'espère que quand je dis des choses un peu comme ta "Sarah" à ceux que j'aime, ça leur fait le même effet que dans ce texte...
    je n'ai pas pris la route par contre... peut-être aurais-je dû ? Moi aussi je voulais mon lopin de terre, pour en protéger un bout, pour le conduire à mon idée et le laisser me conduire... j'ai voulu un jardin plus que des voyages. (au propre comme au figuré). On trouve des humains à peu près libres, mais des terres libres, ça devient rare, non ?
    ayé, je mélange encore tout...pfff

    RépondreSupprimer
  6. @voli : jolies images de jardinière, moi aussi j'ai plus tendance à explorer le fond de mon jardin que le reste du monde en ce moment (au sens propre comme au figuré :-)... Y a des périodes...

    RépondreSupprimer

Prenez place, prenez position, faites échos, prenez faits et causes (ou le contraire) et puis jouons au bois et raisonnez mazette !....